Peinture de nus ou peinture libertine ?
Une exposition au Musée du Luxembourg est consacrée au maître de l’érotisme du 18e siècle : Jean-Honoré Fragonard. L’occasion pour moi de revenir sur un artiste qui a suscité la controverse. Je me sens touché, car j’ai aussi parfois connu les critiques de ceux ou de celles qui visitent une exposition où j’ai mes tableaux avec d’autres artistes, et j’ai remarqué que le visiteur aime avec modération le nu trop en gros plan ou poussé sur certains détails, ou encore des peintures représentant le sentiment amoureux, quelle qu’en soit la forme d’expression. Cette actualité est l’occasion pour moi de rédiger un petit billet sur l’érotisme en peinture :-)
Les peintures érotiques
L’une des peintures les plus célèbres de Fragonard est sans aucun doute Le Verrou, en tout cas en France, où l’on peut voir un couple dans une chambre à coucher. L’homme presque dévêtu ferme le verrou de la porte alors que la main de la femme semble vouloir s’y diriger - sans doute pour l’ouvrir -. Cette scène représente à n’en pas douter l’instant avant l’acte amoureux, c’est en tout cas ce que le spectateur devine sans même voir la pomme à gauche de la toile, ni même remarquer que le lit prend la moitié du tableau... Déjà, ne serait-ce que sur ce point, le sentiment est merveilleusement rendu puisque la compréhension est immédiate !
Pour aller plus loin dans la réflexion, il peut même s’agir d’une scène de viol, puisque la posture de la femme représentée suggère une situation de détresse, la main sur vers la porte, comme pour empêcher son amant de la verrouiller comme je le disais ; et puis elle semble d’un enthousiasme modéré.
Cette peinture est un emblème de l’érotisme et du libertinage de l’époque, et la plus célèbre du peintre. Jean-Honoré Fragonard témoigne alors de son intérêt et de sa fascination pour les œuvres de François Boucher, son mentor, condamné pour ses mœurs corrompues.
Pourtant l’œuvre fut commandée en 1773 par le marquis de Véri, Louis-Gabriel Véri-Raionard, un collectionneur réputé et exigeant. Le Verrou est représentatif de la société des Lumières déclinante de l’époque, où les mœurs s’émancipent, bien loin des premières œuvres historiques de Fragonard. La noblesse est friande des tableaux de l’artiste, comme le prouve le baron de Saint-Julien, qui passe commande au peintre d’un autre tableau dit galant pour ne pas dire érotique : les hasards heureux de l’escarpolette.
Les exigences du baron étaient claires : « Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau ». C’est exactement ce que Fragonard a représenté dans ce tableau chargé d’érotisme, où l’on peut effectivement voir les jambes dénudées de la femme sur la balançoire, et un homme regardant sous son jupon. Bon, je n’en suis pas là non plus, mais mes tableaux de nus peuvent parfois montrer la femme dans une expression de plaisir, bien qu’elle soit seule sur la toile.
La controverse du tableau d’un nu
Même si Jean-Honoré Fragonard s’est adonné à la peinture érotique et grivoise, celui-ci n’était pas pour autant un libertin, malgré les rumeurs qui couraient sur lui à l’époque. Celles-ci semblent avoir été inventées de toutes pièces, par les amateurs d’art du 18e siècle. Du moins, cela n’a jamais été prouvé, puisque le peintre est resté discret tout au long de sa vie sur ses mœurs. Au contraire, Fragonard fut un excellent mari et père, d’après des sources sûres.
Les peintures érotiques ont été un moyen pour lui de se mettre en avant et de séduire une noblesse libertine, plutôt que d’avouer ses propres tendances. Ses œuvres lui ont d’ailleurs conféré son titre de peintre à la mode. Toujours dans la suggestion, jamais Fragonard ne s’est adonné à la peinture pornographique, mais préfère représenter toutes les facettes du sentiment amoureux.
Finalement, je me disais que la peinture de femmes nues était pour moi aussi bien l’occasion de lui rendre hommage, et de créer un sentiment de séduction entre le spectateur et la femme qui souhaite plaire. La femme nue est belle, et cette thématique est une manière de lui rendre cet hommage, sans pour autant l’étiqueter de vulgarité.